Faire de la politique autrement, militer vraiment pour des idées de Gauche, croire qu'un autre monde est possible et le vouloir... « L’avenir ce n’est pas ce qui va arriver, c’est ce que nous allons faire » Gaston Bachelard
Citer Jaurès est devenu un must et croyez moi, le vocabulaire est choisi, c'est tellement branché ! Mais ceux qui citent Jaurès à tout va, signeraient-ils le texte suivant dans son ensemble ?
Ce texte - si souvent cité - appelé parfois texte de la « république sociale », me sidère par son actualité et sa justesse. Cent seize ans plus tard
personnellement je signe tout.
Ah que ce socialisme la, « seul capable de résoudre [la] contradiction fondamentale de la société présente », mérite notre militantisme. C'est notre combat et notre fierté.
Lisez ce texte et faites nous partager, en laissant un petit commentaire, ce que vous inspire ce texte ...
Jean Jaurès.
Séance du 21 novembre 1893. Journal Officiel. Débats de la Chambre
La vérité, c'est que ce mouvement socialiste sort des profondeurs même des choses ; c'est qu'il sort d'innombrables souffrances qui jusqu'ici ne s'étaient point
concertées, mais qui ont trouvé dans une formule libératrice leur point de ralliement. La vérité c'est qu'en France même, dans notre France républicaine, le mouvement socialiste est sorti tout à
la fois de la République, que vous avez fondée, et du régime économique qui se développe dans ce pays depuis un demi-siècle.
Vous avez fait la République et c'est votre honneur ; vous l'avez faite inattaquable... indestructible, mais par là vous avez institué entre l'ordre politique et l'ordre économique dans notre
pays une intolérable contradiction. Dans l'ordre politique, la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé ; dans l'ordre économique, la nation est soumise à beaucoup de
ces oligarchies... Oui par le suffrage universel, par la souveraineté nationale...vous avez fait de tous des citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois ; mais au moment même où le
salarié est souverain dans l'ordre politique, il est dans l'ordre économique réduit à une sorte de servage. Oui, au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir, il est, lui, sans garantie
aucune et sans lendemain, chassé de l'atelier... Il est la proie de tous les hasards, de toutes les servitudes.
Et c'est parce que le socialisme apparaît comme seul capable de résoudre cette contradiction fondamentale de la société présente, c'est parce que le socialisme proclame que la République
politique doit aboutir à la République sociale, c'est par ce qu'il veut que la nation soit souveraine dans l'ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est
souveraine dans l'ordre politique. C'est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain.
Et puis vous avez fait des lois d'instruction. Dès lors comment voulez-vous qu'à l'émancipation politique ne vienne pas s'ajouter, pour les travailleurs, l'émancipation sociale quand vous avez
décrété et préparé vous-mêmes leur émancipation intellectuelle ? Car vous n'avez pas voulu seulement que l'instruction fut universelle et obligatoire : vous avez voulu aussi qu'elle fut laïque,
et vous avez bien fait. Vous n'avez pas, comme vous en accusent souvent des adversaires passionnés, ruiné les croyances chrétiennes...Elles ont été minées bien avant vous, bien avant nous, par
les développements de la critique, par la conception positiviste et naturaliste du monde, par la connaissance et la pratique d'autres civilisations, d'autres religions dans l'horizon humain
élargi. Ce n'est pas vous qui avez rompu les liens vivants du christianisme et de la conscience moderne. Mais ce que vous avez fait, en décrétant l'instruction purement rationnelle, ce que vous
avez proclamé, c'est que la seule raison suffisait à tous les hommes pour la conduite de la vie. Par là même, vous avez mis l'éducation populaire d'accord avec les résultats de la pensée moderne,
vous avez définitivement arraché le peuple à la tutelle de l'Église et du dogme.
Mais qu'avez vous fait par là ? Ah, je le sais bien, ce n'était qu'une habitude et non pas une croyance qui survivait ; mais cette habitude était, pour quelques-uns tout au moins, un calmant et
un consolant. Eh bien ! vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine et la misère humaine s'est réveillée avec des cris ; elle s'est dressée devant vous et elle réclame
aujourd'hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que vous n'ayez point pâli. De même que la terre perd, par le rayonnement nocturne, une partie de la chaleur que le jour y
a accumulée, une part de l'énergie populaire se dissipait par le rayonnement religieux dans le vide sans fond de l'espace. Or vous avez arrêté ce rayonnement religieux, et vous avez ainsi
concentré dans les revendications sociales, tout le feu de la pensée, toute l'ardeur du désir.
Et de même, quand vous avez fondé les syndicats ouvriers. Vous ne pouviez faire qu'une chose ; donner aux travailleurs, dispersés jusque là, le sentiment d'une force plus grande, par leur réunion
et par leur cohésion et lorsqu'ils auraient des revendications à produire, soit sur la durée du travail, soit sur les salaires, et qu'ils s'adresseraient au patronat, et que le patronat ne les
écouteraient pas, donner plus de cohésion et d'ensemble au mouvement de coalition par lequel les travailleurs pouvaient espérer la victoire.
Ainsi il se trouve, messieurs, que le mouvement socialiste est sorti tout à la fois de l'institution républicaine, de l'éducation laïque que vous avez décrétée, et des lois syndicales que vous
avez faites ; et en même temps il résulte de plus en plus des conditions économiques qui se développent dans ce pays depuis cinquante ans. Et je suis en droit de conclure que le socialisme est à
ce point un mouvement profond et nécessaire, qu'il sort si évidemment, si puissamment de toutes les institutions républicaines, laïques, démocratiques, que, pour combattre le socialisme, vous
allez être condamné dans tous les ordres, dans l'ordre politique, dans l'ordre fiscal, dans l'ordre syndical, à une œuvre de réaction. Eh bien ! Faites-la ! Essayez-la ! et pendant que vous
userez de ce qui peut vous rester de prestige à lutter contre le peuple en marche, dans les intervalles que nous laisserons vos persécutions impuissantes, nous apporterons les projets de réforme
que vous n'avez pas apportées ; et, puisque vous désertez la politique républicaine, c'est nous, socialistes, qui la ferons ici.